ANNA OSMUSHKINA

 
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LIBERATION

'20 years in Fashion'

5 June 2004

by Olivier Truc

 

Anna Osmushkina est la couturière «la plus célèbre des Etats baltes», «un personnage emblématique de la mode en Europe et aux Etats-Unis», «une figure culte de la mode». Dans les rues ou les boîtes de nuit branchées de Riga, les Lettons haussent pourtant un sourcil dubitatif en entendant son nom. Ce qui n'a rien d'étonnant, et ce n'est pas qu'une question de goût. Avec un salaire moyen de 320 euros par mois, quel Letton peut se parer des créations d'Anna, dont les prix s'envolent de 3 000 à 20 000 euros ? Qu'importe. Anna Osmushkina vise le vaste monde, encouragée par son mari Vladimir. Il veille au grain et dore inlassablement son image, fort de son titre de directeur général. Epaulé par le fiston, Den Ozi, 23 ans, déjà dans le business avec le titre de directeur.

 

La maison de couture qu'elle a créée en 1998 à Riga, la première des pays baltes, est gardée par un vigile et n'est accessible que sur rendez-vous. Question d'image. Dans l'espace d'accueil trônent quelques-unes des dernières tenues de la diva lettone. La femme selon elle est «une demi-déesse étonnante, raffinée et sublime». Anna et Vladimir reçoivent près d'une fenêtre où s'accumulent cendrier, tasses de café et bientôt une bouteille de whisky rare. Toujours prévenant, Vladimir va brancher l'air conditionné, dont il semble fier. Leur statut de faiseurs de tendances leur interdit de s'attabler au premier bistrot venu, comme le dit Vladimir. De même ne mettent-ils jamais les pieds dans une boîte de nuit de Riga. «Que diraient les gens ?» Quand ils veulent faire la fête, ils louent un manoir en dehors de Riga et ne fraient qu'avec un gratin sélectionné. Leurs revenus sont secrets, et ce n'est pas ici qu'ils en font étalage. Réputation, image, marketing. Le couple travaille avec acharnement à se positionner dans le monde sans frontières de la haute couture comme pour gommer son origine lettone qui ne manque jamais d'arracher un cil d'étonnement aux spécialistes français, italiens ou britanniques. Combien de fois n'ont-ils pas entendu ce refrain : «Riga, c'est où ? Mais que faites-vous donc là-bas ?»

 

L'histoire d'Anna démarre comme un conte de midinette. Son père russe arrive en Lettonie des environs de Moscou dans les années 50, à l'époque où l'URSS mène sa russification des pays baltes. Les «colons» soviétiques croisent les trains de Lettons déportés en Sibérie. Sa mère biélorusse d'origine polonaise et son père se rencontrent à Riga. Vers l'âge de 5 ans, alors qu'elle compte devenir danseuse de ballet, Anna voit ses rêves sombrer lorsque la famille s'embarque pour Cuba où son père, officier de marine marchande, est appelé plusieurs années. Elle découvre de somptueuses poupées, introuvables en URSS. «C'est là que j'ai commencé à faire des vêtements, pour ces poupées.» A 10 ans, de retour à Riga, elle se considère comme suffisamment expérimentée pour tailler dans les superbes et coûteux tissus rapportés par sa mère. «Vous imaginez sa tête !» Mais le pli est pris.

 

Cinq ans plus tard, elle intègre l'Ecole de mode de Lettonie. En 1979, à 18 ans, diplôme en poche, elle démarre dans la prestigieuse ­ à l'échelle soviétique ­ Rigas Modes, une coopérative qui regroupe une centaine d'ateliers en Lettonie, et diffuse dans toute l'URSS son magazine de mode. «A cette époque, la Lettonie était vue dans le reste de l'URSS comme une République presque occidentale.» Epoque bénie, dont elle garde une certaine nostalgie. «Je pouvais créer sans souci de gagner de l'argent. Mon seul devoir était d'avoir du talent.» Les clients, attirés par la réputation «occidentale» de Rigas Modes et avant-gardiste d'Anna, venaient d'eux-mêmes puisque les importations étaient interdites. Les Soviétiques ne pouvaient compter que sur la création locale. «A la fin des années 80, elle était la créatrice vedette de Rigas Modes», intervient Vladimir, qui ne manque jamais une occasion d'encenser son épouse depuis vingt-cinq ans, connue lorsqu'il était lui-même un jeune tailleur. «Les apparatchiks soviétiques venaient déjà chez elle. Elle était très demandée.» Ces contacts vont être déterminants dans les années de chaos qui vont suivre.

 

Dès l'effondrement de l'URSS, Rigas Modes ferme ses portes, comme des centaines d'entreprises. En l'espace de quelques mois, leur monde s'écroule, les laisse face au néant. Que faire ? Changer de profession, comme beaucoup de leurs collègues ? Anna est suffisamment sûre d'elle, et toujours admirablement soutenue par Vladimir, pour tenir tête. Elle se lance comme indépendante, avec son portefeuille de clients, d'ex-apparatchiks très vite reconvertis dans le gros business. Ces gens-là veulent s'habiller et peuvent y mettre le prix. «De 1991 à 1996, les changements ont été énormes en Lettonie.» Le pays était subitement envahi de produits occidentaux qui, par principe, ne pouvaient qu'être meilleurs que ceux trouvés sur le pauvre marché local. Pensait-on. «Mais les gens qui voyageaient à l'Ouest ont vite vu la différence de qualité entre les vêtements européens importés en Lettonie et ceux que l'on pouvait trouver en Europe, raconte Anna. Du coup, beaucoup de nos ex-clients ont continué à s'habiller sur mesure chez nous.» De là, la nécessité d'ouvrir sa propre maison, «sur le modèle Chanel ou Christian Dior». Placer la barre tout en haut, tout de suite. Pour s'imposer, ils ont couru les salons à Paris, Milan ou Düsseldorf, utilisé l'Internet, et Fashion TV, développé un réseau d'agents. Pour Anna, l'Europe est une réalité depuis longtemps. Le passage dans l'union n'a été qu'une simple formalité. Bien sûr, elle compte en profiter. Mais elle s'amuse en même temps de constater combien le marché européen, dans sa branche notamment, est régulé à l'extrême. «Ça rappelle un peu les plans quinquennaux de l'URSS, non ?»

 

Aujourd'hui, cette boulimique de travail emploie vingt-cinq personnes et a environ soixante-dix clients, VIP européens pour la plupart, mais aussi sud-coréens ou saoudiens. Financiers, banquiers, chefs de grosses entreprises, beaucoup de politiciens locaux aussi. Elle montre un costume destiné au maire de Riga. Vingt-cinq de ses clients sont lettons. «C'est beaucoup pour un petit pays comme ça», réalise-t-elle soudain. Tout entier à sa stratégie de conquête fondée sur la diffusion d'une image d'excellence et de luxe, le couple conserve une fraîcheur et une lucidité intactes. S'ils ont voté oui à l'adhésion de la Lettonie à l'UE, Anna et Vladimir sont inquiets pour leur pays. «Il n'y a pas de classe moyenne ici. C'est un problème pour le développement. Nos politiciens manquent de pragmatisme et n'aident pas les PME. Comment vont-elles résister à la concurrence des entreprises européennes ?»

 

Eux s'estiment blindés. Leur terrain de jeu est déjà international. Sans états d'âme, comme beaucoup de ces jeunes entrepreneurs baltes dénués de complexes. Ils se souviennent d'où ils viennent. Et savent très bien où ils vont.

 

 

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© ANNA OSMUSHKINA